Une chose m'a frappé depuis que je suis dans le paquebot de l'appareil d'Etat, c'est l'autonomie, voire l'indépendance prises par les administrations, qui échappent souvent au contrôle du politique. Combien de ministres qui n'étaient que les porte-paroles de leurs administrations ? trop ! Parfois, les administrations ont des projets réellement intéressants, mais toujours, ils ont en tête leur intérêt, la préservation de leur territoire, les luttes avec leur ennemi héréditaire. Bercy cherche à mettre tout le monde en tutelle, l'écologie et l'agriculture sont en guerre permanente. Parfois, des mesures intelligentes sont écartées par faisant trop de tort aux "intérêts" du corps ou de la direction. Combien de postes "réservés" à un énarque, ou à un "X-trucmuche" ou encore à un normalien. Et les politiques dans tout cela ?

Il est plus que temps qu'ils reviennent dans le jeu et prennent réellement les rênes. Il semble que Nicolas Sarkozy aille dans ce sens et c'est véritablement une nécessité. Rien que pour cela, il justifie la confiance que j'ai placée en lui, et il n'aura pas trop de sa légitimité et de son autorité pour mener à bien ce vaste chantier. Il entend redécouper les ministères, mais aussi les directions centrales. En cela, il casse les solidarités administratives, les stratégies de domination des grands corps sur un domaine précis. Enfin de l'air frais, des personnalités nouvelles, qui ne sortent pas toutes du même moule. Cela va peut-être sortir certains secteurs de leur sclérose. Associée à la LOLF, cette volonté politique forte de reprise du pouvoir par le politique est l'amorce d'une véritable réforme de l'Etat, pas celle cosmétique que l'on a vu jusqu'à présent, mais la vraie, celle qui peut amener réellement à une réduction d'effectifs, à, des redéploiements significatifs.

Toutefois, ce mouvement n'est pas gagné d'avance. Il ne pourra pas se faire sans l'adhésion des fonctionnaires. On sait déjà que la très haute fonction publique (du moins une grande partie) va être vent debout contre Sarkozy, car ces gens-là n'aiment pas qu'on les bousculent et savent se venger. C'est ce qui est arrivé à Philippe Douste-Blazy, qui a pris à rebrousse-poil certains ambassadeurs, avec nom à particule, qui pensaient pouvoir mener leurs propres politiques, ou qui géraient leurs postes en dilletantes, se livrant en parallèle à d'autres activités plus "nobles". Ils se sont fait convoquer dans le bureau du ministre pour se prendre un savon et une injonction de se mettre au boulot et de rester à leur place, c'est-à-dire à ne pas se prendre pour un politique. Résultat pour Douste-Blazy : une série de "fuites" sur ses bourdes, son incompétence, des surnoms vachards "douste-blabla", "le nouveau con d'Orsay", "mi quai d'Orsay" complaisamment relayés par la bonne société parisienne, jamais en retard d'un lynchage.

La clé, à mon sens, se trouve aux échelons inférieurs, chez ces cadres A qui font tourner la boutique. En leur offrant de meilleures conditions de travail (en commençant par revaloriser des salaires qui ont décroché depuis longtemps du privé), en leur ouvrant les portes de l'avancement et notamment des postes "réservés grands corps" qu'ils n'ont aujourd'hui aucun espoir d'atteindre, même s'ils ont les compétences nécessaires. Il faut également leur offrir des objectifs clairs et intéressant, car l'idée de service du public, l'envie d'être utile est encore très présente chez nombre de fonctionnaires.

Les politiques ont eu le grand tort de délaisser ce rôle de "fixation d'objectifs" et surtout celui de "maintien du cap". Il est clair qu'une organisation a tendance à dériver, à défendre sa mission, mais aussi ses intérêts propres, sa survie en tant qu'organisation autonome. Il faut régulièrement qu'un élément extérieur au système vienne corriger les dérives naturelles. C'est l'un des inconvénients majeurs du choix fait en 1945 de fusionner classe politique et haute fonction publique. L'arrivée de Sarkozy, non issu de ces grands corps, qui ne leur doit pas grand chose peut être l'occasion d'une correction, qui avec le retard accumulé et les habitudes prises, risque d'être sévère. Elle n'en sera pas moins salutaire et j'appelle cet électro-choc de mes voeux.