Le centre de l'échiquier politique est en pleine recomposition. Alors qu'on vient de prouver que son capital électoral est intact : 18,6%, c'est dans l'ordre de grandeur du score de Lecanuet en 1965 (15,57%), de Poher en 1969 (23,31%) de Barre en 1988 (16,54%), de Balladur en 1995 (18,58%), elle est au bord de l'explosion, tiraillée par ses éternelles forces centrifuges. Cela ne m'étonne pourtant pas car la tentation de la gauche a toujours été dans les gênes du centrisme.

Pour comprendre et mesurer l'impact de ce qui se passe, il faut remonter aux débuts de la cinquième république. A l'époque, les centristes étaient divisés, mais clairement dans l'opposition au général de Gaulle. La question de savoir s'ils étaient de droite ou de gauche ne se posait pas et nombre de centristes se sentaient proches de la Gauche. Progressivement, les centristes se sont rapprochés du pouvoir après 1969 (et encore plus avec le gauchissement du PS et son alliance avec le PCF). Pendant longtemps, les centristes ont été éclatés entre plusieurs structures (Centre démocrate de Lecanuet, le Centre démocratie et Progrès, le Parti social-démocrate). Alors que le Centre démocratie et progrès se rapproche des gaullistes dès 1969, les autres centristes attendent 1974, et l'arrivée au pouvoir d'un non gaulliste, pour se rapprocher de la droite.

En 1978, Giscard fédère les centristes, plus ou moins rassemblés au sein du CDS et les libéraux dans un pôle appelé UDF, qui est destiné à faire contre-poids au RPR. En somme la droite non gaulliste. Les centristes sont alors fermement arrimés à la coalition de droite et sont minoritaires au sein de l'UDF. Ce cartel électoral commence à se déliter en 1998, avec le départ des libéraux, qui se regroupent au sein de DL (Démocratie Libérale). Quelques libéraux restent toutefois au sein de l'UDF, qui amorce alors un mouvement de fusion, pour passer d'une fédération de partis à un parti unifié. A cette époque, les centristes recommencent à peser, même si l'ancrage à droite est maintenu. La véritable césure, celle qui explique aujourd'hui l'attitude de Bayrou, c'est la création de l'UMP en 2002.

A ce moment, une partie des troupes UDF passe avec armes et bagages à l'UMP. Ne restent alors à l'UDF que les authentiques centristes, souvent animés d'une haine ancienne et recuite contre les gaullistes. Ils ne se reconnaissent absolument pas dans la droite conservatrice qui se dessine et ont trop de contentieux avec l'ancien RPR pour rejoindre le nouveau parti. On trouve aussi quelques élus qui auraient bien voulu partir aussi, mais à qui l'UMP n'avait pas offert ce qu'ils estimaient valoir. Au fil des départs, les centristes pur jus sont devenus puissants au sein de l'UDF, mais avec une minorité significative qui restait attachée à l'alliance avec la Droite. D'où cette attitude pendant 5 ans de semi opposition, qui allait d'ailleurs de plus en plus loin, au point de voter une motion de censure. On retrouve d'ailleurs encore aujourd'hui la césure, ceux qui ont voté la motion de censure se retrouvent derrière Bayrou pour l'aventure du Mouvement démocrate. Si le PS avait été intelligent, il aurait noué des liens et des contacts avec cette frange centriste de l'UDF entre 2002 et 2007, sans attendre la période de la campagne.

Il semble clair aujourd'hui que l'UDF telle qu'elle existe va exploser. D'un coté, les élus et notamment les députés, qui savent qu'ils sont de droite et qui sont tenus par les accords de désistements s'ils veulent être réélus. De l'autre une petite frange d'élus (qui vont au suicide électoral) et une grosse partie des militants qui s'apprêtent à rompre les amarres pour voguer vers le centre-gauche. On se retrouve dans la situation des années 1969-1974, avec une partie des centristes aux cotés de la droite et l'autre dans l'opposition, proche des socialistes mais sans fusionner.

Le pari de Bayrou est jouable. Les reports de voix au second tour ont montré qu'il existe un capital électoral de 7 à 9%, social-libéral, qui désespère du Parti Socialiste. Un espace vide à occuper que Bayrou a investi en 2007 et qu'il va consolider en s'éloignant encore davantage de l'UMP, passant de la posture de l'allié critique à celle de l'opposant constructif. L'autre part de son électoral du premier tour va se rapprocher de la nouvelle UDF (version de Robien) qui va occuper le créneau de la "droite non UMP", qui lui aussi a un potentiel de 7 à 9%. L'ambition de François Bayrou est de mordre sur cet électorat, qui partage ses idées, mais n'a pas voulu franchir le pas et quitter l'arrimage à droite (qui ont voté Sarkozy et surtout se sont abstenus). Ces gens restent en retrait et attendent de voir. Sur plusieurs années, s'il joue habilement, Bayrou peut en récupérer une partie, qui auront eu le temps d'intégrer les nouveaux équilibres. Il peut aussi espérer (mais plus hypothétiquement) récupérer des socialistes déçus par l'immobilisme du PS, qui ne semble pas parti pour se rénover, bien au contraire.

Pari risqué toutefois, parce que le bébé se présente mal et que les risques à l'accouchement sont élevés. Il faut absolument passer le cap des législatives, en sauvant si possible quelques sièges (pour un groupe parlementaire, c'est mission quasi impossible) et en assurant le maximum de financement pour les cinq années qui viennent. Et ce n'est pas gagné, car ni le PS, ni l'UMP et encore moins ce qui reste de l'UDF ne lui feront de cadeaux. Il faut aussi conserver un appareil militant. Le départ de la plupart des gros élus (députés, sénateurs, présidents de conseil généraux) risque de désorganiser sérieusement l'armature territoriale, nombre de militants étant localement tentés de suivre le choix du baron (celui qui distribue les investitures locales). C'est pas ce qui est le mieux pour mener à bien une campagne législative. Il n'y aura pas trop de difficulté à remonter une structure solide à la rentrée, mais il sera trop tard.

On est donc dans le flou le plus total sur l'avenir du centre. Mais c'est sans doute ce qu'il va y avoir de plus intéressant dans les semaines et les mois qui viennent, car à mon avis, il n'y a pas grand changement à attendre du coté du PS et de l'UMP.