Avec ça, il a fait fort. Un missile soigneusement préparé, tout comme le Ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale. Et lancé pile au moment où il le faut. Après ça, les électeurs du FN lui tombent littéralement dans les bras. Attaquer l'icône "Mai 68", c'est tout bénéfice et sans grand risque, du moins à droite.

Au-delà du coup médiatique de campagne, cette position est un signal, celui du début de la fin pour les élites politico-médiatiques en place, celles qui sont justement issues de cette génération. Déjà des fissures apparaissent, comme le départ du très emblématique Serge July. D'autres interviendront, car cette génération avance à grands pas vers les 65 ans, et le couperet des limites d'âge. L'exemple de Jean-Noël Jeanneney est appelé à se renouveler. Président de la Bibliothèque Nationale, il a eu 65 ans le 2 avril dernier. Il a demandé une dérogation au gouvernement pour terminer son mandat (il lui restait encore trois ans). Elle lui a été refusée et il a dû partir, alors que d'autres dans le même cas, mais de droite, se sont vus accorder la possibilité de continuer au-delà de 65 ans. Il y a donc de moins en moins de risques de s'en prendre à Mai 68 et à cette génération. Sarkozy fait aussi émerger un mouvement de fond. Cela fait un certain temps que Mai 68 n'est plus une référence pour beaucoup de Français. Cela a été une vaste rigolade pour ceux qui y ont participé, un grand chahut qui a accéléré une mutation déjà en marche. Ce n'est certainement pas un moment politiquement fondateur. Et pour les trentenaires, qui n'étaient pas nés en 1968, c'est de l'histoire ancienne, celle de leurs parents, pas la leur.

Le coup est magnifiquement joué car ainsi, Nicolas Sarkozy attire à lui les réactionnaires de tout poil, nostalgiques de l'époque d'avant. Il flatte aussi les espoirs de la jeune génération, ces trentenaires et ces quadras qui rêvent d'expédier à la retraite ces soixante-huitards qui ont le mauvais goût d'occuper les places qu'ils convoitent. Ces deux catégories risquent d'être un peu déçues, mais après l'élection seulement. On en remettra pas en cause certains acquis de Mai 68. On ne revient pas sur une Révolution. Ce que l'on peut faire, c'est infléchir, corriger, et ça, la société française n'a pas attendu Sarkozy pour le faire. Le retour de l'ordre, de l'autorité, cela fait un certain temps que c'est perceptible et sur ce sujet, les politiques ne font qu'accompagner le mouvement de fond issu de la société. D'ailleurs, une bonne partie de la gauche a réagi mollement et on s'est contenté d'expédier en première ligne Cohn-Bendit, dont Mai 68 est le fond de commerce politique. Et que dit-il, comme défense, au fond ? Pas grand chose. De toute manière, ce n'est pas le sujet du moment. On est dans la guerre des symboles. Les jeunes risquent aussi d'être un peu déçus, car la grande purge n'aura pas lieu. Les soixant-huitards peuvent espérer s'accrocher jusque vers 2015 (pour ceux nés en 1950 et qui avaient 18 ans en 1968). Et ceux qui partiront en retraite conserveront du pouvoir comme détenteurs du patrimoine et des capitaux.

Prenons donc cette position pour ce qu'elle est, une habile manœuvre de campagne présidentielle.