Les juristes des facultés de Droit s'insurgent contre la possibilité offerte à certains étudiants de l'IEP de Paris de passer directement le concours d'avocat. Ils estiment que l'on ne peut pas faire un bon avocat avec seulement trois semestres de Droit, qui ne donne forcément qu'une teinture de Droit, sans pouvoir acquérir une vraie technicité, ni pénétrer la pensée juridique.

Nous sommes là devant une magnifique poussée de corporatisme et de défense de pré carré, comme la France sait si bien en produire. Les facultés de Droit sont en colère contre les IEP, qui non seulement attirent les meilleurs éléments dans la catégorie (à leur détriment donc), mais en plus commettent le crime de lèse-faculté de Droit en trustant les débouchés naturels des juristes que sont le concours de l'ENM, et maintenant des examens d'entrée au CFPA. Bien entendu, il faut être un bon technicien du Droit pour être juge et avocat, mais un excellent technicien ne fait pas forcément un bon juge. Voyez l'exemple du juge Burgaud (sorti d'un IEP), qui a scrupuleusement respecté le Code de procédure pénale, qui n'a commis aucune faute de droit. Le même raisonnement vaut pour un avocat, où une bonne technicité est une condition nécessaire mais pas suffisante. Aujourd'hui, il n'existe plus beaucoup de professions monodisciplinaires.

Pour ces deux professions, il faut en plus une culture générale, une ouverture d'esprit, une capacité d'écoute, de curiosité. Bien entendu, les étudiants sortis des faculté de Droit n'en sont pas dépourvus, mais on ne peut pas dire que la formation des facultés de Droit soit orientée vers cela. Quand j'étais étudiant en Droit, j'ai surtout bouffé du Droit, à toutes les sauces. Pour la culture générale, l'ouverture d'esprit, c'est à l'IEP de Rennes que j'ai été formé. Les professeurs des facultés devraient parfois se remettre en cause et se poser la question de savoir pourquoi les élèves des IEP arrivent systématiquement devant les leurs dans des concours formatés pour les étudiants en Droit. Pourquoi émettre des craintes sur le niveau des avocats qui ne seraient pas passés par les facultés de Droit ? Il y a un examen à l'entrée (qui est un véritable concours), un autre à la sortie. Une fois le titre d'avocat obtenu, il faut se trouver une place, soit comme collaborateur, soit en créant son cabinet. Si au final, un ancien élève d'IEP arrive à passer avec succès les deux concours et trouve du boulot, c'est qu'il n'était pas si mauvais.

Face à un concurrent, il y a deux solutions. Soit on se remet en cause et on s'adapte, soit on cherche à préserver son monopole, son pré carré en virant le rival : "ôte-toi de mon herbe". Les facultés de Droit semblent avoir choisi la deuxième solution, qui est à mon sens une impasse, car l'orientation globale de la société est l'ouverture. Tout le monde peut tout faire et que le meilleur gagne. A ce jeu là, les IEP ont une longueur d'avance et de ce fait, attirent les meilleurs. Il faudrait peut-être se demander pourquoi, sans invoquer en permanence la question des moyens. Il y a aussi l'esprit, la méthode qui peuvent faire la différence, et là, c'est en interne que les professeurs des facultés de Droit trouveront la solution, s'ils acceptent de changer un peu les choses dans leurs facultés.