François Bayrou baisse dans les sondages, il lui fallait donc réagir. Le terrain de la sécurité et celui de l'immigration étant squattés par Ségo et Sarko, il fallait trouver autre chose. Heureusement pour François, le thème de la dénonciation des élites (tous pourris) était encore disponible. A ce train là, Jean-Marie Le Pen va rapidement se retrouver en caleçon, dépouillé de ses thèmes de campagne habituels.

La dénonciation des élites, de leur connivence n'est pas une idée neuve, loin de là. Et ce marronnier n'est pas prêt de disparaitre, tellement il est productif. Il est basé sur un fond de vérité (il existe effectivement une oligarchie qui dirige la France), il est facilement compréhensible par tous. Pas besoin d'expliquer, il suffit de dénoncer et de donner quelques exemples, même s'ils sont tronqués et non représentatifs. C'est un nid douillet pour la théorie du complot et ses délires, puisqu'on peut y caser tous les fantasmes sur les juifs, les francs-maçons (vous savez, l'increvable complot judéo-maçonnique) et globalement toutes les minorités un peu organisées et suffisamment caractérisés pour être facilement identifiées par Madame Michu. C'est facile, productif à court terme, mais c'est franchement déplorable si on creuse un peu. Bayrou ne fait pas dans la critique constructive (alors qu'il y a des choses à dire), il lance des brulôts et attaque les symboles et les symptômes au lieu d'aller directement au mal. Supprimer l'ENA pour la remplacer par la même chose avec un autre nom, c'est franchement ridicule. Le problème est réel, mais l'attaquer sous cet angle, c'est de la démagogie.

La vraie question n'est pas l'existence d'une oligarchie à la tête d'un pays. Cela existe partout, y compris en France. C'est un mode d'organisation normal. Là où il faut intervenir, c'est dans l'organisation de cette élite, son ouverture et son contrôle. Actuellement, l'oligarchie française est trop fermée, par une mainmise des familles de la haute bourgeoisie sur les lieux de recrutement (ENA, grandes écoles, prépa parisiennes...). Je ne suis pas certain que François Bayrou pourrait suivre le même parcours aujourd'hui. Ce serait certainement plus difficile et la porte serait plus étroite pour un fils de paysan béarnais. Là, il serait légitime dans son discours. Il pourrait aussi insister sur l'absence d'ouverture de cette élite française, où tout se joue avant 25 ans. Vous avez fait les grandes écoles, l'ENA, vous y êtes à vie, quelques soient vos mérites. Par contre, vous avez eu un parcours plus tortueux, vous n'avez pas voulu gâcher vos belles années de jeunesse à bucher comme un taré dans l'enfer des prépas, c'est fini, vous serez au mieux un oligarque de seconde zone, un "concours interne" ou pire, un "troisième voie".

L'autre souci majeur, qui est justement pointé quand on parle de "connivence", c'est l'absence de contrôles et de contre-pouvoirs. Les élites françaises font ce qu'elles veulent, et peuvent conduire le pays dans des errements, sans forcement que l'on s'en aperçoive, sauf lorsque le pays se retrouve face à un obstacle et qu'il prend alors conscience, douloureusement, de son retard. C'est l'exemple un peu trop oublié de la débâcle de 1940. La démarche de Ségolène Royal de redonner du poids aux simples citoyens (la fameuse démocratie participative) m'apparaît être une piste d'avenir, à condition de la creuser. Elle est aujourd'hui beaucoup trop vague théoriquement et les modalités pratiques proposées par Ségolène Royal sont complètement inadaptées. On ne peut pas plaquer au niveau national un modèle qui fonctionne à une petite échelle locale. L'idée de créer un contre-pouvoir citoyen est peut-être la seule chose véritablement révolutionnaire de cette campagne sur cette question de l'oligarchie et de son fonctionnement. Il est dommage que les autres candidats n'aient pas rebondi sur le sujet, mais c'est vrai que cela aurait demandé du travail de fond.