Tout le monde semble insatisfait de la cinquième république. Alors que Ségolène Royal veut une sixième république, Nicolas Sarkozy et François Bayrou vont vers une présidentialisation accrue. Aucun ne se pose la question de rétablir la cinquième république telle que voulue par le général de Gaulle et le comité constituant. Il suffirait pourtant de peu de choses pour retrouver un véritable équilibre du pouvoir et des institutions satisfaisantes. Mais on se trompe lourdement en se focalisant sur la fonction présidentielle. Le personnage central, dans l'esprit des constituants, ce n'est pas le président, mais le premier ministre. C'est lui qu'il faut remettre au cœur du système, en le faisant élire par l'Assemblée nationale au lieu de le faire nommer par le président de la République.

A partir de ce moment, le Premier Ministre tient sa légitimité de la seule assemblée, et n'est responsable que devant elle. Ce qui a troublé le fonctionnement de la cinquième république, c'est la double allégeance du premier ministre, dépendant à la fois du président de la République et de l'Assemblée. Progressivement, par le biais de la pratique, c'est le lien président-premier ministre qui a été considéré comme le plus fort, alors que cela n'aurait pas du être le cas. Sous la Quatrième République, le président de la République confiait à un homme la mission de former un gouvernement, à charge pour ce dernier de se faire investir par la Chambre des députés. Vu le contexte de la Quatrième République, ce n'était pas évident, et il est arrivé de nombreuses fois que des hommes désignés par le président échouent. Si par chance, ils arrivaient à passer ce cap redoutable de l'investiture, les présidents du Conseil n'avait aucun subordination politique vis-à-vis du président et menaient la politique qu'ils décidaient, sans prendre les ordres de l'Elysée.

Je pense que les constituants de 1958 se sont basés sur cet esprit pour confier au président de la République la désignation du premier ministre. Ils n'ont pas souhaité lui donner une autorité hiérarchique, car dans le texte, si le président nomme le premier ministre, il ne peut pas mettre fin à ses fonctions. C'est la pratique de la cinquième république qui a imposé au premier ministre de démissionner si le président le lui demande. En 1958, les constituants n'imaginaient pas que le système majoritaire puissent s'installer aussi rapidement, dès 1962, avec des majorités stables. Ils raisonnaient sur la base d'une assemblée émiettée, où l'idée même qu'un premier ministre puisse être élu n'était pas envisageable. Il fallait que quelqu'un propose un nom sur lequel les députés se prononcent par oui ou non. C'est la pratique et la trop forte autorité morale du général De Gaulle qui a dévoyé cette prérogative, la transformant en subordination politique du premier ministre.

Dans ce schéma de cinquième république originelle, le président de la République retrouve pleinement son rôle d'arbitre et de garant des institutions. Le pouvoir politique réel est entre les mains du premier ministre et le président est là comme autorité morale, comme un contre-pouvoir doté de suffisamment d'atouts pour être efficace. C'est lui qui détient le pouvoir de nomination aux postes importants (et notamment dans la magistrature), ce qui lui permet de lutter (s'il le souhaite) contre la politisation des nominations et freiner l'emprise d'un parti sur l'appareil d’État. En tant que chef des armées, il peut éviter les tentations de coup d'état d'un premier ministre entreprenant. Il faut se rendre compte qu'en 1958, le putsch militaire est une possibilité très réelle. Les évènements du 13 mai 1958 et la tentative de putsch de 1961 sont là pour le confirmer. Il en va de même des pouvoirs exceptionnels de l'article 16, où en cas de péril imminent, le pouvoir politique peut être désaisi en faveur d'une "dictature à l'antique", avec un président qui tel Cincinnatus, abandonne sa charrue et son champ pour aller sauver la Nation, et revenir chez lui une fois le travail accompli.

C'est le même principe qui s'applique au droit de dissolution, qui est exercé par le président, sur proposition du premier ministre. Lorsqu'il y a conflit entre le premier ministre et l'Assemblée, la solution se trouve entre les mains d'un tiers, qui n'est pas partie au litige. En cas d'adoption d'une motion de censure, c'est après diverses consultations que le président décide, soit d'accepter la démission que le premier ministre est tenu de lui présenter (il donne alors raison aux députés) soit de dissoudre l'Assemblée (il donne raison au premier ministre). De toute manière, c'est le peuple qui tranche en dernier ressort. Ce mécanisme n'a de sens que si le président n'est pas le véritable inspirateur de la politique menée par le Premier Ministre.

La cinquième république a été conçue comme une monarchie républicaine, avec un président de la république qui a tout d'un roi, qui aurait dû régner sans gouverner. C'est la pratique qui a ancré cette perversion du système qu'est la dyarchie à la tête de l'exécutif.