Je viens de lire le petit opuscule d'Eric Besson, où il explique les raisons de son départ du PS et les sérieux doutes qu'il a sur la candidature de Ségolène Royal. L'ouvrage est assez vite lu, 164 pages dans un petit format, avec de bonnes marges tout autour. L'ensemble est assez intéressant, même s'il présente des faiblesses. Il ne faut pas oublier que c'est un livre de justification, et que l'auteur s'y présente sous son meilleur jour.

Ce livre, c'est en fait la digue qui rompt, le bon soldat qui d'un seul coup, lache ce qu'il a sur le coeur, ce qu'il a supporté par discipline, par engagement, par fidélité pour son parti. Même si Ségolène Royal l'inquiète, il se tait, elle est la candidate investie par les militants. Régulièrement, il fait appel à son sens du devoir pour se remotiver.

Il commence par raconter les quelques journées qui l'ont fait basculer, car c'est bien d'un basculement qu'il faut parler. C'est un peu l'histoire de cet automobiliste joué par Michael Douglas dans "Chute Libre". Il menait jusque là une petite vie d'apparatchik, de député de base, reconnu en interne pour sa compétence économique, mais totalement inconnu du grand public. Il a des doutes, voit bien les petites bassesses du milieu politique, les contraintes et les servitudes. Mais il est là, dévoué (c'est lui qui le dit) faisant son boulot, animant une équipe d'experts économiques qu'il fait plancher, à produire des notes, des synthèses pour alimenter la candidate et ses équipes. Et puis il y a eu un coup de stress, lors d'une réunion. Eric Besson est déboussolé les changements de caps de Ségolène Royal, qui annonce 50% d'énergies renouvelables pour 2020 alors que le programme du PS n'en promet que 20%, qui multiplie les promesses coûteuses que Besson doit ensuite aller défendre et chiffrer. On comprend que la période n'a pas été facile et qu'il devait être bien fatigué. Après son coup de gueule et sa démission de la direction, les choses s'enchaînent, et ce sont les attaques personnelles de gens qu'il croyait être des amis (comme si on avait de vrais amis en politique), c'est le mépris de Ségolène Royal "vous connaissez Monsieur Besson ?" et c'est la chute libre, la rupture.

Il expose dans la deuxième partie ce qu'il pense de l'organisation de la campagne de Ségolène Royal : "La ligne, c'est qu'il n'y a pas de ligne. Pas de discours construit. Pas d'engagements. Personne n'est capable de dire, au moment où on se parle, ce que fera Ségolène Royal si elle arrive au pouvoir". Besson dénonce le refus du débat, le refus de Ségolène Royal des contre-pouvoirs, et le Parti Socialiste en est un. Lorsqu'elle s'est dit "libre" de prendre ses distances avec le PS, elle a véritablement exprimé le fond de sa pensée. Besson ne se contente pas de tirer sur Ségolène, sujet sur lequel il ne nous apprend que des choses que l'on connait déjà. Il pointe aussi la grande misère dans laquelle est tombé le PS, cette campagne interne où Ségolène Royal est arrivée à délégitimer toute critique de ses adversaires, forcement misogynes, où les ralliements se sont fait uniquement sur la foi des sondages et la capacité à gagner. Pour Eric Besson, les socialistes sont très profondément traumatisés par le 21 avril 2002 et le 29 mai 2005. Le but n'est plus de faire triompher des idées, mais d'éviter les déchirements internes et surtout, une nouvelle déculottée électorale. Et pour cela, ils sont prêts à se jeter dans les bras de la première personne en mesure de leur garantir la victoire. Pour faire quoi ? Ils n'en savent rien et Besson à même l'impression qu'ils s'en foutent. Le PS est franchement en coma idéologique dépassé. Le 23 avril 2007, si Ségolène Royal est éliminée de la course, ce sera la mort clinique.

Au delà de l'auto-justification, on sent chez Eric Besson le cri du militant besogneux, qui aime son parti, qui lui a beaucoup donné et qui estime ne pas avoir reçu en retour. Il vient du secteur privé, ce qui en fait une espèce rare au sein des autres élus "purs produits du socialisme français". Il se positionne clairement social-démocrate, réformiste et se dit consterné par le mode de fonctionnement des socialistes "leurs guerres intestines, l'ineptie de ces courants qui se combattent". Il estime avoir beaucoup travaillé, beaucoup produit en vue de cette campagne sur les questions économiques et qu'au final, tout cela est balayé d'un trait de plume par les vieux éléphants (et il cite Pierre Mauroy), qui s'en foutent de l'économique, qui ne raisonnent que "social". Il se fait le porte-parole des "experts" dont le travail de fond n'est pas repris, mais qu'on envoie au charbon pour expliquer et soutenir des mesures qu'ils savent au mieux ineptes, au pire nuisibles.

Au delà de son aspect "brulôt de campagne", ce petit livre-témoignage est un bon indicateur des états d'âme des apparatchiks, et semble-t-il de beaucoup de militants socialistes, désespérés par l'évolution de leur parti, où la candidature de Ségolène Royal n'est que l'aboutissement d'une lente agonie, le symptôme d'un mal plus profond qu'une victoire électorale ne suffira pas à guérir.