Enfin, il quitte la scène, à bientôt 75 ans. Et encore, c'est parce qu'il n'est plus en mesure de remporter à nouveau une élection, sinon, il serait reparti. Chirac est de cette espèce d'homme politique, trop répandue, qui ne souhaite quitter le pouvoir et la politique que d'une seule manière : les pieds devant.

Les critiques pleuvent, en France et surtout à l'étranger. Sur de nombreux points, Chirac m'aura déçu, trop tiède, pratiquant l'immobilisme, privilégiant les intérêts de son clan dans les nominations. Mais émettre un jugement global maintenant, c'est trop tôt. Seul le recul nous donnera une vision plus sereine et plus juste de son bilan. Accabler l'homme me parait être un moyen, pour nombre de français, à commencer par les élites, de se dédouaner de leurs responsabilités. Chirac est une girouette qui tourne au gré du vent, nous sommes bien d'accord. Mais au fait, qui produisait le vent ?

Un chef d’État a des marges de manœuvres, mais il ne peut pas faire tout ce qu'il veut, loin de là. Croire qu'un président français peut tout est une erreur grossière d'appréciation. Là où on pourra juger réellement l'homme Chirac, c'est sur l'usage qu'il a fait des marges qu'il avait ou qu'il aurait pu se donner. C'est sur ce point qu'il a une influence réelle, qui peut parfois être décisive, en impulsant ou en soutenant des initiatives, mais qui peut aussi être purement anecdotique, sans effet réel.

A mon sens, Chirac a été un président qui a largement laissé la bride au cou à la France, aux français et à l'appareil d’État. Il considérait que la politique n'est pas là pour changer la vie, pour transformer le monde. En cela, il est profondément de Droite. Les changements viennent de la base, l’État et les hommes politiques sont surtout là pour accompagner, organiser, freiner s'ils estiment mauvaise l'évolution proposée. Chirac est tombé sur une période calme sur le plan idéologique, avec une société française très consensuelle et ne demandant surtout pas la Révolution. On a accusé Chirac de reculer trop vite devant les corporatismes, mais il estimait peut-être que certaines réformes ne valaient pas que l'on creuse des fractures au sein de la société française.

Les français n'ont pas été fondamentalement malheureux pendant ces 12 années de présidence Chirac. Notre système social fonctionne toujours, l'Assurance-maladie n'est pas en cessation de paiement. Nos services publics continuent globalement d'être de qualité, il fait toujours bon vivre en France. Et si la bonne politique avait été justement de laisser les choses aller, de ne surtout pas mettre la pagaille en se lançant dans des réformes controversées. Mine de rien, Chirac laisse quand même une France socialement apaisée, où les oppositions idéologiques entre Droite et Gauche sont tellement ténues que François Bayrou arrive à séduire les franges les plus modérées des deux bords. Économiquement, ce n'est pas terrible, mais le choix d'une faible croissance (qui se paye par un fort chômage) est celui de toute une génération, pas d'un seul homme.

Finalement, Chirac aura peut-être été beaucoup plus cohérent qu'on ne peut le penser. Son grand tort est son silence, son refus d'expliquer clairement les ressorts de son action politique. En cela, il est le digne successeur de François Mitterrand, autre grand sphinx politique, qui cachait lui aussi sa vision réelle de la France, au risque d'être incompris.