La question de l'indépendance de la justice est au coeur de la campagne, chacun gesticulant de son mieux pour montrer sa volonté d'aboutir. La proposition de Bayrou est de créer un "super garde des sceaux", qui serait au dessus des partis. Nommé par le président de la République, il devrait être ratifié par une majorité des trois quarts des députés et sénateurs.

Voilà l'exemple même de la fausse piste, de la fausse bonne idée. Si on veut qu'une fonction soit au dessus des partis et des politiques, on s'arrange pour que sa désignation ne soit pas entre les mains des partis et des politiques. Il y a plusieurs méthodes pour arriver à cela. On peut faire élire directement le titulaire du poste par le peuple, ce qui lui donne une légitimité forte, avec un processus de sélection inattaquable. Qui va aller se plaindre d'un choix populaire ? On a les élus qu'on se donne. On peut aussi le faire coopter par ses pairs, sur le modèle de l'élection du pape. Tous les premiers présidents de cour d'Appel, les présidents de chambre de la Cour de Cassation se réunissent en conclave à la chancellerie et une fumée blanche sort de la colonne Vendôme quand un garde des sceaux est élu, avec apparition au balcon. Un autre choix est de rétablir les offices vénaux d'Ancien Régime, où les titulaires sont en poste à vie, titulaire de leur charge et pouvant éventuellement la transmettre à leurs enfants. Ressuscitons l'office de Chancelier de France, et nous auront un "chief justice" au dessus des partis (en espérant qu'il ne soit pas au dessus de tout).

Concrètement, l'idée de François Bayrou est infaisable. Une majorité des trois quarts, c'est très difficile à obtenir, surtout pour un poste aussi sensible. Le choix d'un candidat risque de se faire sur "est-ce qu'il va arriver à obtenir sa validation", avec la tentation de mettre un incompétent sympathique, qui ferait un bon candidat mais un mauvais élu (il y en a plein, dans les couloirs et les antichambres de la République). Cette focalisation sur une personne est une erreur, une mauvaise perspective, car ce qui compte, ce n'est pas un chef indépendant, mais une institution indépendante. D'ailleurs, ce système de la personne indépendante ne fonctionne pas. On trouve toujours les moyens de l'écarter quand elle dérange trop, de la contourner. Quand les rois de France étaient mécontents de leurs chanceliers (qu'ils ne pouvaient pas forcer à démissionner), ils leurs retiraient les sceaux et les confiaient à un ministre, qui exécutait docilement les ordres, pendant que le chancelier vaquait à ses affaires privées et aux quelques fonctions décoratives qui lui restaient.

Aujourd'hui, on peut dire que la justice française est largement indépendante. Il n'y a pas de problème particulier là-dessus. La question des nominations est finalement assez anecdotique, car les juges du siège sont préservés. Que les procureurs soient "politisés", pourquoi pas, il représentent la société, il est normal que l'on veille à ce qu'ils soient en phase avec elle. Mais ils ne font que requérir, ils ne décident pas. Et ces nominations "contestées" ne concernent que les très hauts postes, qui n'ont finalement que peu d'influence sur le traitement des affaires courantes et sur la manière dont la justice est rendue. Si on veut encore améliorer cette indépendance, on peut jouer sur la question de l'argent, en augmentant et en sanctuarisant le budget de la Justice. Ce qui bloque le plus les magistrats, c'est le manque de moyens. Le vrai moyen de contrôle, il est là, chez celui qui tient les cordons de la bourse. Mais sur ce sujet, silence radio...

Franchement, voilà une mesure purement cosmétique, qui vient ajouter une touche "au dessus des partis" au programme de François Bayrou. Concrètement, c'est administrer un placebo à une personne qui va bien. Cela ne fera pas de mal, cela ne fera pas de bien non plus.