Augusto Pinochet est mort. C'est l'occasion, une dernière fois, de l'accabler et de regretter qu'il soit mort sans être passé devant les tribunaux. Pendant ce temps, à la Havane, un autre dictateur agonise, mais lui sera pleuré et célébré à sa mort. Il est vrai que Pinochet était bien à droite et pro USA alors que Fidel Castro est une icone gauchiste, et un leader anti-USA. Pourtant, en nombre de morts, de disparus et d'exilés, les deux se valent. Les deux ont massacré leurs opposants, du moins ceux qui n'ont pas pu s'enfuir et méritent donc amplement le titre de dictateur. Passé un certain chiffre, on ne compte plus.

Cette réaction face à la disparition de Pinochet est le résultat de notre vision très particulière d'européens bien tranquilles, qui regarderont le monde avec les lunettes de notre bonne conscience. Je ne suis pas certain que les chiliens et les cubains aient tout à fait la même réaction que nous, ni la même lecture de leur histoire.

En 1970, Salvador Allende est élu président avec seulement un tiers de voix. Il se lance pourtant dans une politique radicale, qui plonge le pays dans le chaos. Il heurte de plein fouet les intérêts économiques et politiques des USA et s'expose ainsi à des manœuvres de déstabilisation, mais il devait bien savoir que les USA ne le laisseraient pas tranquille. Rapidement, c'est le bordel le plus complet, avec des grèves (notamment celle des camionneurs) et une situation économique dramatique. Une partie de la population et de la classe politique qui ont pu le soutenir au début ne le suivent plus dans sa dérive marxiste. Le coup d'état militaire devient inévitable. C'est Pinochet qui s'en charge, mais cela aurait très bien pu être un autre. Le résultat aurait été le même. De cette "geste marxiste" est restée, aux yeux de certains, l'image pieuse du président Allende, martyr de la cause, tombé au champ d'honneur face aux forces capitalistes (on dirait ultra libérales aujourd'hui). On a même les détails symboliques, comme le suicide avec le fusil mitrailleur offert par Fidel Castro. A ce "gentil", il faut donc opposer un "monstre" pour que le ressort dramatique soit bien monté. Pinochet s'avère parfait dans ce rôle de l'affreux.

La suite du coup d'état est malheureusement tristement classique, les militaires sud-américains étant particulièrement féroces et sanguinaires (et pas seulement les chiliens). Pinochet a largement couvert et impulsé, endossant sur sa personne, par ses rodomontades, l'essentiel de la responsabilité politique et médiatique. Il n'est pourtant que la partie visible de l'iceberg et plus qu'un homme, c'est un groupe qui devait passer devant les tribunaux. Et certains ont été condamnés, on ne le dit pas assez : le général Contreras, chef de la police secrète purge actuellement une peine de 12 ans de prison.

Cette "impunité" de Pinochet, c'est d'abord le fruit d'un accord politique entre chiliens. Il faut noter le fait qu'Augusto Pinochet a quitté le pouvoir sans y être véritablement contraint. Il avait les moyens de se maintenir autoritairement au pouvoir s'il l'avait vraiment voulu. Il a pourtant organisé un plébiscite et s'est incliné devant le choix des chiliens. Il est parti, mais a demandé en échange son immunité. Pour un rétablissement d'une vraie démocratie, ce n'est pas cher payé ! Et les deux parties ont respecté les accords. Pinochet est mort dans son lit, sans être véritablement inquiété. Depuis 1990, Le Chili est une véritable démocratie, qui s'est offert le luxe d'élire deux présidents de Gauche, Ricardo Lagos et ensuite Michèle Bachelet, sans que l'armée ne bronche.

Certes, cet accord peut laisser un goût amer, car des victimes qui méritent réparation de ce qu'elles ont subi ne l'auront pas, du moins pas complètement. La Politique, c'est faire des choix et souvent, c'est entre deux maux, choisir le moindre. Les chiliens ont choisi, en fonction de leur histoire, de leur vécu, de leurs attentes de passer cet accord. Je ne me vois pas le droit, moi qui ne suis pas concerné directement par ce qui s'est passé au Chili dans ces années noires, de m'immiscer dans ce qui est avant tout une affaire intérieure chilienne.