Le calendrier connait parfois des hasards et des télescopages assez fabuleux. Ce matin, l'Assemblée nationale française vient d'adopter la proposition de loi socialiste (mais largement votée par des UMP) qui pénalise la négation du génocide arménien. Dans le même temps, le prix Nobel de littérature est attribué à l'écrivain turc Orhan Pamuk, qui a connu dernièrement des ennuis judiciaires dans son pays pour avoir évoqué les massacres de kurdes et d'arméniens par les turcs.

Le message envoyé par le comité Nobel est clair. Le prix de Littérature, sans négliger les mérites littéraires de Pamuk, est éminemment politique. Après les poursuites judiciaires du gouvernement turc contre Pamuk, comment ne pas y voir un désaveu cinglant de la part d'un "temple de la pensée occidentale" qu'est le comité Nobel. Quelque part, ce geste peut avoir du bon. La question du génocide arménien (et au delà les autres massacres et répressions de minorités) ne peut plus être éludée en Turquie. La stratégie de la chape de plomb et de silence ne peut plus tenir. C'est une bonne chose pour que s'amorce dans ce pays une prise de conscience et un travail de mémoire de la part du peuple turc sur ce sujet. Pamuk peut être l'un des moteurs de ce débat et le distinguer permet d'encourager une initiative interne.

Mais je m'interroge sur le revers possible de la médaille de ce prix Nobel. Comme la loi française qui vient d'être votée par l'Assemblée nationale, ce prix Nobel est un message des occidentaux qui peut être perçu comme une injonction et une réprimande. Et cela ne fait jamais plaisir de se faire réprimander. En nobélisant Pamuk, on lui accorde un surcroît d'autorité morale, mais on le marque aussi davantage comme "pro-occidental", ce qu'il est déjà. Originaire d'une famille aisée d'Istanbul, il a séjourné plusieurs années en occident. En cela, il n'est représentatif que d'une minorité en Turquie. Rien à voir avec les paysans anatoliens, qui forment la majorité de la population, et qui sont quasi-imperméable à la culture de l'Occident. Est-ce lui rendre service et aider la cause qu'il défend de lui décerner ce prix Nobel ? Je suis très partagé.

Je répète une nouvelle fois que cette question du génocide arménien est plus vaste que ce que les médias occidentaux en donnent à voir. C'est toute la problématique de l'estime de soi des turcs, de leur rapport à une grandeur passée et déchue qui est posé. C'est une fois que les turcs auront réglé, seuls et entre eux, cette blessure dans sa globalité qu'un travail de repentance et de réconciliation pourra aboutir. Intervenir en donneurs de leçons, alors que nous sommes extérieurs à ce conflit, peut se révéler catastrophique. C'est malheureusement ce que fait trop souvent l'Occident, plus soucieux de sa bonne conscience que les répercutions concrètes de ses postures morales.