La question du génocide arménien, de sa reconnaissance et de la pénalisation de son négationnisme revient au programme de l'Assemblée nationale, le jeudi 12 octobre. La matinée risque d'être très agitée, une autre proposition de loi, sur le régime de chômage des intermittents du spectacle, étant aussi à l'ordre du jour.

J'ai eu l'occasion d'exprimer mon opposition à toute intervention du législateur dans des champs qui relèvent de l'histoire et de la mémoire. Cela ne donne jamais rien de bon. Il sans doute assez exact de qualifier de "génocide" ce qui s'est passé en 1915 dans l'empire ottoman. Les faits historiques sont maintenant bien établis et tous les "critères" sont à peu près présents. Les ottomans se sont rendus coupables de crimes abominables que les turcs d'aujourd'hui peinent à le reconnaitre. Et ce n'est pas en agissant comme le font une partie des politiques français que l'on va améliorer la situation, bien au contraire.

Le peuple turc et ses dirigeants sont dans une situation de déni, comme une personne peut refuser de voir et de reconnaitre sa culpabilité. C'est souvent un processus complexe et délicat qui permet à cette personne de sortir de cette situation et d'assumer ses actes et surtout leurs conséquences. Mettre la pression et faire le forçing sont des méthodes qu'il faut absolument éviter, car elles produisent un effet contraire. La personne se braque, se fige dans sa posture et n'en sort plus, car ce serait perdre la face. Pour le peuple turc, c'est la même chose. Il est peut-être temps de se diriger vers une réconciliation. Les turcs d'aujourd'hui ne sont pas coupables des crimes de leurs parents. L'attitude intelligente serait, pour les arméniens, de tendre la main dans un geste de réconciliation, à l'image de ce qui a pu être fait entre la France et l'Allemagne après la seconde guerre mondiale.

C'est pourtant le contraire que les arméniens de la diaspora française font, en exerçant une intense activité de lobbying auprès du parlement pour qu'il reconnaisse officiellement le génocide (c'est déjà fait) et qu'il pénalise la négation de ce génocide arménien. Les députés français n'ont pourtant rien à dire sur ce génocide où, à aucun moment, ni la France ni des français ne sont retrouvés impliqués. Cela me fait penser à cette loi belge, aujourd'hui heureusement abolie, dite "de compétence générale", qui autorise les juges belges à poursuivre, partout dans le monde, tous les crimes contre l'humanité, même s'ils ont été commis à l'étranger, par des étrangers, sur des étrangers. Arrêtons donc de nous mêler des querelles des autres, car de toute manière, nous n'irons jamais assez loin pour satisfaire complètement les arméniens, tout en nous aliénant les turcs.

Avant de crier haro sur le baudet, écoutons peut-être les turcs et cherchons à comprendre pourquoi ils se crispent tant sur ce sujet. Je ne suis pas un spécialiste et je n'esquisserai ici que des pistes de réflexion. Je constate que les turcs ont, encore aujourd'hui, un grave problème avec leurs minorités, qu'elles soient kurdes ou chrétiennes-orthodoxes. Il semble que la conception de la nation turque soit née dans le traumatisme de la longue décadence de l'empire ottoman, dans ce sentiment d'humiliation que les turcs ont vécu d'avoir été pendant des décennies "l'homme malade de l'Europe", celui qu'on exploite, qu'on dépèce, un peu comme la Chine à la même époque. Un sentiment xénophobe a pu naitre et éclater pendant ce conflit terrible qu'a été la guerre 14-18, qui s'est terminée pour les turcs par un humiliation de plus, la plus terrible, avec le traité de Sèvres. Certes, Ataturk a en partie rendu sa fierté et son honneur à la nation turque, par ses victoires contre les grecs, mais imparfaitement. Toute la politique des différents gouvernements turcs a été de lutter contre cette chute, en se crispant sur tous les sujets qui pourraient laisser craindre une nouvelle amputation de leur territoire. La question de Chypre, mais aussi la querelle du Sandjak d'Alexandrette sont révélatrices de cette extraordinaire susceptibilité des turcs, qui ont été un grand peuple conquérant, et qui en gardent le souvenir et la nostalgie.

Plutôt que de remettre du sel sur les plaies, que pouvons nous faire pour aider les turcs et les arméniens à sortir de ce face-à-face stérile ? Il faut prendre garde de ne pas froisser la Turquie dans sa fierté et dans son sentiment d'être une grande nation. Je ne suis pas sûr que nous agissions très intelligemment avec notre valse hésitation sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Je ne suis pas certain non plus que nous soyons prêt à nous engager dans la voie qui consisterait à accorder à la Turquie un rang et des égards à la hauteur de ce qu'elle estime devoir lui revenir. C'est pourtant le chemin de la décrispation et de l'acceptation du passé, seule solution pour que les turcs acceptent de faire leur part du chemin vers la réconciliation.