Dans l'affaire du projet de fusion entre Suez et GDF, la classe politique française a fait une fois de plus la preuve de la prévalence de l'idéologie sur le réalisme. Chaque camp a joué sa partition, celle qu'attendait les militants, sans oser aller de l'avant et poser le débat de manière constructive.

A droite, c'est le chant libéral et patriotique. L’État ne doit pas être actionnaire, l’État ne doit pas se mêler d'économie. Il faut donc tout vendre et laisser libre un marché "forcement rationnel". C'est là un mouvement de fond qui profite de toutes les occasions pour agir, quitte à passer des alliances improbables, comme cette fois ci avec les "nationalistes économiques". Le principal argument médiatique du gouvernement est de préserver le caractère "français" de GDF, de le protéger ainsi les intérêts supérieurs du pays dans le secteur de l'énergie (Comme si EDF et Aréva ne comptaient pour rien). A gauche, c'est l'antienne de la "propriété collective des moyens de production" qui revient. On a adouci les paroles, mais la ligne mélodique est toujours la même. L’État doit rester majoritaire, point. Plus dogmatique (à droite comme à gauche) tu meurs !

Le débat est pourtant crucial, mais encore une fois, il est mal posé par des acteurs politiques irresponsables et démagogiques. On pose le fait d'être majoritaire dans le capital comme une fin en soi, alors que ce devrait être un choix fait en fonction d' objectifs plus larges. Le vrai problème sous-jacent, que personne n'ose aborder de front, c'est le comportement de l’État comme actionnaire d'entreprises privées, qui est absolument pitoyable.

L'important aujourd'hui, c'est d'être présent dans les circuits de décision des grands groupes privés de niveau mondial. Être influent, peser sur les choix stratégiques des acteurs de premier plan. Voilà le véritable objectif, qui permet aux États de préserver leurs intérêts vitaux. Et l'un des moyens, sinon le seul, c'est d'être présent dans les conseils d'administration et lors des réunions où les décisions sont réellement prises. Le degré d'influence réelle ne se mesure pas seulement au pourcentage détenu. Mieux vaut 20% d'un groupe mondial, leader sur son marché, que 100% d'un petit ou d'un moyen, qui n'a pas d'autre choix que de s'aligner et de définir sa politique en fonction des décisions prises par les leaders mondiaux.

Etre un bon actionnaire, tirer le maximum d'avantages de ses positions nécessite une constance, une unité de décision que les politiques français n'ont pas, et ne peuvent pas ou ne veulent pas avoir. Le temps des politiques n'est pas du tout celui des décideurs économiques. La rotation des décideurs politiques est très rapide, beaucoup plus que le noyau des conseils d'administration. Cela joue sur les hommes qui représentent les pouvoirs publics au sein des lieux de pouvoirs économiques, qui changent selon les alternances. Quels poids peuvent-ils avoir face à des individus qui sont là avant eux, qui ont l'assurance d'être encore là après eux, qui ont la mémoire et les relations qui ne peuvent être détenues que par des êtres humains. L'horizon temporel n'est pas le même non plus. Les décisions économiques et industrielles sont lourdes et engagent parfois sur des années voire des décennies. Pas question de tourner casaque tous les cinq ans.

Pour peser réellement sur les choix économiques et industriels, les politiques français doivent engager des réformes d'une profondeur insondable. C'est tout leur mode de fonctionnement qui doit être remis en cause. Les politiques français doivent apprendre à collaborer par delà les clivages, pour prendre des options et procéder à des nominations qui ne seront pas remises en cause par une alternance. A défaut de volonté politique de réforme, ce qui semble être le cas, on en restera réduit à jouer les seconds couteaux, à courir en pleurant après des décisions sur lesquelles nous n'avons pas pesé, à gesticuler pour masquer une incapacité d'autant plus déplorable que l’État français a tout en mains pour peser (hommes compétents, capitaux, grandes entreprises leaders) et finalement à accuser la "mondialisation". Bref, à faire de la politique là où il faudrait de la gestion.