La campagne présidentielle est lancée. La presse nationale est sur la bête depuis bien longtemps et les blogs s'y mettent sérieusement, commentant avec avidité le moindre mot qui sort de la bouche de Ségolène Royal. C'est la nouvelle pythie dont on dissèque et commente les propos, que ce soit chez Jules de diner's room, chez Koz, chez Versac.

Alors que les blogs se voudraient des alternatives à la presse et aux médias, dont les faiblesses et les insuffisances sont régulièrement soulignées, ils tombent dans les mêmes travers. Les blogueurs les plus en vue se jettent comme des voraces sur des bribes d'info, sur du vent et du bavardage. Un jour c'est la petite phrase de Sarkozy, le lendemain les déclarations surprenantes de Royal, le surlendemain le projet socialiste. Est ce que ces éléments sont véritablement décisifs pour l'avenir de la France et la manière dont elle sera gouvernée dans les cinq prochaines années. J'ai bien peur que non et je suis un peu triste que les blogs tombent eux aussi dans les miroirs aux alouettes de la communication tendus par les spins doctors.

Dans un système politique, un dirigeant tel que le président a des pouvoirs certains, mais ne peut rien faire seul. Il peut impulser, bloquer ou freiner, mais si les relais ne suivent pas, il est largement impuissant car il n'a aucun pouvoir magique. Ces relais, c'est le monde politico-médiatique, mais aussi la haute fonction publique, les chefs d'entreprise, les leaders culturels et d'autres encore. Pour arriver à avancer, le président doit d'abord disposer d'une autorité, "l'autorictas" des romains, qui est un mélange subtil de pouvoir politique, de charisme personnel, de représentativité, de popularité. Elle est attachée à la personne et les pouvoirs conférés par la fonction ne font pas tout. Lorsque cette autorité fait défaut, comme c'est le cas actuellement avec Jacques Chirac et Dominique de Villepin, plus rien ne bouge, plus personne ne suit. Les deux candidats qui se dégagent ont-ils cette "autorictas". Pour Nicolas Sarkozy, c'est évident, il en aurait même trop, ce qui fait peur. Ségolène Royal est en train d'acquérir cette "autorictas", mais il faut qu'elle survive encore à quelques épreuves pour être pleinement détentrice d'une autorité suffisante. Dans ce domaine, la communication et l'image sont essentiels et c'est là le but principal d'une campagne: renforcer son autorité et accessoirement démolir celle de ses adversaires.

Mais il y a un autre aspect, tout aussi important qui est l'état de l'opinion des relais de pouvoir. Pour qu'une action soit lancée, qu'une réforme soit menée, il faut qu'elle ait l'assentiment de ces relais, ou qu'au moins, elle ne subisse pas leur hostilité. Cela nécessite un long travail d'analyse et de préparation. Combien de réformes ont échoué parce que mal préparées, mal expliquées, elles ont été mal relayées et pas appliquées. On ne réforme pas contre le pays et surtout pas contre ceux qui sont chargés de l'explication et de l'application. Cette donnée est largement hors du champ d'action des candidats à la présidentielle, c'est un peu une donnée objective qui s'impose à eux. Cela donne des drames d'après-élection, quand les promesses des candidats ne sont pas suivies d'effets, voire quand c'est la direction opposée qui est prise. 1983 et la rigueur pour la gauche, 1995 et le plan Juppé pour la droite en sont de bons exemples.

C'est pourquoi il faut absolument faire le tri dans les déclarations des candidats entre ce qui relève de l'incantation, de la communication pure, et ce qui est l'expression d'une réelle volonté et qui entre dans le champ du possible. C'est exigeant, cela nécessite du recul, des connaissances particulières du fonctionnement de la France. De très rares personnes sont en mesure de faire seuls ces analyses et de distinguer le bon grain de la réalité de l'ivraie médiatique. Mais collectivement, chacun peut apporter un pierre à l'édifice, en fonction de ce qu'il connait, de ce qu'il maîtrise et des informations auxquelles il a accès. C'est là que se situera la vraie valeur ajoutée des blogs.