L'affaire Handke est une polémique comme notre milieu littéraire et artistique les aime. A partir d'un détail, d'une broutille, on vous fait un scandale, avec des attaques en rafale, des réponses, des répliques aux réponses. On pétitionne à tour de bras. Cela occupe les pages "rebonds" de Libération et "opinions" du Monde, à travers lesquels je suis cette pièce d'un œil détaché et souvent apitoyé.

Début avril 2006, Marcel Bozonnet, administrateur de la Comédie Française décide de déprogrammer un auteur dramatique, l'autrichien Peter Handke, dont une pièce devait être jouée au théâtre du Vieux Colombier. Pour justifier sa décision, il déclare avoir été scandalisé par des propos, et surtout par la présence d'Handke aux obsèques de Slobodan Milosevic. Immédiatement, cette décision provoque des remous et des réactions justifiées. Déprogrammer un auteur pour "incorrection politique", cela a du mal à passer. A ce train là, on ne programmera plus grand monde, à commencer par Jean Genet, Louis-Ferdinand Celine et bien d'autres auteurs talentueux, mais aux engagements politiques tranchés et assez extrêmes. Même le ministre de la Culture fait connaitre sa désapprobation.

Rapidement, les commanditaires de Bozonnet rameutent les pétionnaires. Plus l'affaire progresse, plus je suis convaincu que Marcel Bozonnet a agit sur ordre d'une cabale, et ce n'est pas à son honneur. Lorsqu'il programme Handke, il connait l’œuvre, mais il connait aussi l'homme et ses engagements. Prétendre que c'est la lecture d'un article du Nouvel Observateur qui lui a ouvert les yeux, c'est risible. Si c'est le cas, il n'a franchement pas sa place comme administrateur d'une aussi prestigieuse maison que la Comédie Française. Il y a derrière tout cela un procès en sorcellerie.

Nos "intellectuels" français ont ainsi encore frappé, lançant l'inquisition aux trousses d'un hérétique. Du déroulement du procès aux arguments utilisés, tout est tristement typique. L'intégralité de l'arsenal du terrorisme intellectuel a été déployé dans deux tribunes de Libération, celle de Louise Lambrichs et celle de Sylvie Matton. Dès le début, les termes sont posés, Handke est un révisionniste, un négationniste, un déviant politique. C'est l'accusation en hérésie en bonne et due forme, avec toutes les "preuves" à l'appui. Handke serait fils d'un nazi, autrichien (depuis 2000, c'est une tare dans certains milieux intellectuels que d'être autrichien, comme si le pays était peuplé de petits Jorg Haider). Tous les mots-clés, tous les symboles sont là. Heureusement, Libération se sent obligé de permettre à Handke de répondre une première fois le 10 mai, puis à nouveau le 22 mai, même si on sent que la rédaction le fait presque en s'excusant. Cela permet d'éviter l'impression de lynchage comme dans d'autres affaires.

Derrière cette polémique, il y a des enjeux politiques sur la lecture du conflit yougoslave. Pour je ne sais quelles raisons, une partie de "l'intelligensia" française a décrété que dans cette guerre, ce sont d'"horribles méchants" serbes qui ont attaqués les "innocents agneaux" bosniaques et croates. Le chef de file est Bernard Henry Lévy, dont je m'étonne du silence dans cette polémique. Il doit probablement œuvrer en coulisses, ce qui expliquerait que Marcel Bozonnet ait cédé et que les anti-Handke arrivent à mobiliser. Cette doxa est contestée par Handke, qui prend parti pour les serbes. Pour lui, une guerre, ce n'est jamais propre et aucun protagoniste n'est tout blanc ou tout noir. Sa position est difficile, les serbes ont quand même beaucoup de sang sur les mains. Il a le courage de l'assumer.

Toute cette polémique me dépasse et ne provoque chez moi qu'une indifférence agacée. Une indifférence car je ne suis pas en mesure de porter un jugement sur les évènements tragiques de Yougoslavie, que ce soit en Bosnie ou au Kosovo. Je n'ai pas tous les éléments et je ne suis pas en mesure de les avoir. De plus, cela n'a qu'une incidence infime sur ma vie : on ne peut pas s'occuper de tout et avoir un avis sur tout. Démêler les versions, établir les faits, c'est le travail des historiens, et c'est encore bien trop tôt. L'agacement, partagé par d'autres bloggeurs, c'est devant les méthodes de procureurs du milieu parisien soit disant intellectuel. Aucun dialogue, aucun échange, juste des anathèmes et des condamnations au bucher. Je ne suis pas très sûr que tout cela soit efficace. J'ai plutôt tendance à éprouver de la sympathie pour ceux qui se retrouvent ainsi cloués au pilori. Un intellectuel honni à Saint-Germain des prés ne peut pas être complètement mauvais.