Lorsque j'ai entendu la position de François Bayrou annonçant qu'il votera la motion de censure, je me suis posé cette question : traître à son camp ? D'autres ont eu la même réaction, comme Jean-Louis Debré, le pitt-bull de Chirac.

C'est vrai que le geste est osé et risqué. François Bayrou semble oublier qu'il a été élu avec des voix de droite et qu'au second tour des législatives, la plupart des députés UDF ont bénéficié d'accords de désistement de la part de l'UMP. Il semble aussi oublier que dans la plupart des exécutifs locaux, le partenaire de coalition de l'UDF, c'est l'UMP. Quoiqu'il en pense, il est de Droite et il doit faire attention à ce que ses électeurs, qui le sont aussi, le suivent. cela devient de moins en moins évident au fil de ses coups d'éclats. Les autres députés UDF semblent avoir ce genre de considérations plus présentes à l'esprit. Ce que Bayrou peut, à la limite se permettre, eux ne le peuvent pas. De ce fait, il provoque des tensions importantes au sein de son groupe parlementaire. Attention aux fissures qui peuvent se créer, les députés, de quelque bord qu'ils soient, sont entrés dans une période où ils agissent suivant un seul paramètre : leur réélection. Il est des fidélités et des allégeances qui peuvent flancher, d'autant plus qu'un recours existe avec Gilles de Robien.

C'est pourtant un geste qui s'inscrit dans la logique de son comportement depuis 2002. Il est clairement dans une stratégie de candidat à la présidentielle et bien entendu, il y a des considérations purement tactiques de positionnement électoral. Les journalistes politiques ne voient d'ailleurs que cela, comme à leur habitude. Il faut peut être tenter de creuser un peu plus, de discerner dans cette course une nouvelle tentative des centristes et des démocrates chrétiens pour incarner une autre voie, ni conservatrice et libérale comme le propose l'UMP, ni à relents marxistes comme le propose encore largement le PS et complètement l'extrême Gauche.

Les exemples étrangers sont nombreux d'évolutions de formations politiques (souvent de Gauche) vers le réformisme. Que ce soit le SPD allemand depuis 1959, le Labour anglais avec Tony Blair, les réussites de "troisième voie" existent. La Gauche française étant incapable de réaliser ce tournant réellement réformiste, François Bayrou a senti qu'il y avait un espace et s'y est engouffré. En cela, il se veut le successeur de Michel Rocard, le dernier à avoir tenté quelque chose de crédible et plus anciennement de Pierre Mendès-France. Son action a donc une véritable logique et un enracinement profond qui interdit de voir dans ses choix uniquement l'expression d'une ambition personnelle démesurée, qui est quand même bien présente, il faut le noter (Bayrou est de ceux qui se croient nés sous LA bonne étoile et se sentent promis à un grand destin).

Maintenant, a-t-il les moyens de ses ambitions pour rénover et bousculer les lignes politiques ? Il dispose de plus d'atouts que ses prédécesseurs. Bayrou est un réaliste, il sait que la politique est une jungle et que les naïfs se font manger tout cru par les grands prédateurs (exemple de Rocard et de Mitterrand). Il s'est donc adapté aux règles du jeu et sait être un tueur quand il le faut. On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, et il faut accepter de se "salir les mains" si on veut arriver à quelque chose. C'est une attitude que les centristes et réformateurs ont toujours eu du mal à avoir. Ensuite, François Bayrou est le maître incontesté d'une formation politique. Là encore, nos gentils réformateurs avaient plusieurs longueurs de retard, il en étaient à brasser les idées et à laisser aux autres les manettes. Dissoudre le PSU dans le Parti Socialiste a été une erreur monumentale qui a servi de leçon à Bayrou. Il s'est battu farouchement pour préserver une UDF indépendante et y est arrivé.

Reste maintenant à accomplir le plus difficile, faire basculer l'opinion et surtout les leaders d'opinion vers le réformisme. La première difficulté est de faire prendre la greffe. Nos élites intellectuelles sont encore très (beaucoup trop) marquées par leur formation d'extrême gauche. Ils peuvent bien avoir évolué, il reste toujours quelque chose d'un passé trotskyste, maoïste ou simplement marxiste. Les schémas de pensée, les constructions intellectuelles sont là et surtout, cela reste valorisant et connoté positivement d'en avoir été. L'espoir dans ce domaine est dans la génération suivante, celle des trentenaires, qui a vécu autre chose et n'a, globalement, jamais cru à toutes ses lubies issues de théories du XIXe siècle. Encore faut-il que cette génération arrive aux commandes.

Ensuite, il faut être identifié comme étant de Gauche car c'est là qu'est le potentiel. En effet, la Droite modérée n'éprouve guère d'attirance pour les thématiques de la démocratie-chrétienne et pour cette troisième voie. Et surtout, la présence d'un leader comme Nicolas Sarkozy ne laisse aucun espace libre. La véritable opportunité, elle est au PS, avec l'incroyable déficit de leadership et de programme de ce parti. Il y a des élus, des structures militantes et derrière, rien, une machine qui tourne idéologiquement à vide et cherche désespérément une raison d'être autre que la seule quête du pouvoir. On y a encore les restes des anciens courants réformateurs, qui continuent à exister, à produire des idées (à l'exemple de Jean-Marie Bockel) mais n'ont plus de leader. Et malheureusement, c'est là le très gros handicap de Bayrou. Il est marqué à Droite et il a beau draguer l'électeur d'opposition en votant par exemple les motions de censure, il ne gagnera pas pour autant leurs voix (par contre, il risque de perdre les siennes). Ne lui reste que le chemin de la troisième voie, qui est à mon sens une impasse politique.