Une autre découverte d'un auteur, par le biais d'un livre d'entretiens et de courts textes: René Girard, philosophe français, récent académicien. Ce petit opuscule "celui par qui le scandale arrive" est paru en 2001 et reprend bien la théorie mimétique, centre de l'oeuvre de René Girard. En résumé, cette théorie pose que le moteur de l'action humaine, c'est l'imitation, le désir mimétique. On désire une chose, non pour elle même, mais parce qu'un autre la désire aussi. On se trouve de ce fait en permanence dans des relations humaines basées sur le conflit et la violence, qui mettent en péril l'équilibre des sociétés humaines.

Pour Girard, les sociétés humaines ont trouvé la solution à cette instabilité avec la pratique du bouc émissaire. Une victime innocente est régulièrement désignée comme coupable des désordres et de la violence, ce qui permet à la communauté de se refaire une unité et de donner ainsi un exécutoire à la violence collective, qui peut se déchaîner sans risque pour la survie de la société. Cette position, illustrée notamment par l'étude des mythes grecs, est intéressante et mérite discussion, mais ce n'est pas là ce qui m'a le plus intéressé chez René Girard.

A coté du philosophe, somme toute classique, il y a un chrétien, qui analyse les évangiles et apporte des interprétations personnelles aux écritures. Cette démarche est pour moi appréciable et brise heureusement le monopole des religieux sur l'interprétation de haut niveau des textes sacrés du christianisme. Bien que s'affirmant clairement catholique, Girard est un laïc, qui n'est en rien tenu par une quelconque hiérarchie religieuse, qui a le don, aujourd'hui encore, d'étouffer les recherches qui ne sont pas dans la ligne du Vatican. D'ailleurs, les recherches théologiques les plus vivantes et novatrices sont actuellement le fait des protestants, signe qui ne trompe pas.

Dans le cadre de sa théorie mimétique, Girard interprète la Bible comme le refus de cette logique d'imitation, qui prévalait depuis la fondation du monde. La loi de Moïse est sur ce point explicite "tu ne désireras pas la femme de ton prochain". Il va plus loin encore dans l'analyse, avec sa lecture des évangiles. Le Christ serait venu détruire le système du bouc émissaire, en rompant l'unanimité autour du sacrifice de la victime innocente. En effet, pour l'alchimie opère, il ne faut aucune voix discordante qui viennent s'interroger sur la culpabilité ou l’innocence de la victime. Jésus, d'abord bouc émissaire, fait la preuve de son innocence par sa résurrection, signe de son caractère divin. Ses disciples proclament alors la nouvelle, rompant l'unanimité de la communauté, qui se déchire autour de la question de l'innocence ou de la culpabilité de la victime. Cela inverse même le processus puisque c'est la victime qui est innocente, et la violence collective envers elle, et donc la société, qui sont coupables. D'où les phrases de l'évangile où Jésus annonce qu'il est venu apporter le glaive, la guerre et non la paix.

Cette relecture de la Bible à travers la théorie mimétique est certes discutable et discutée. Je n'ai ici donné que les grandes lignes de ce qui j'ai compris et retiré de cette lecture. Ce qui me gène un peu dans Girard, c'est l'affirmation d'une spécificité de la tradition judéo-chrétienne. C'est le croyant qui parle, et l'Académie française ne s'y est pas trompée, en l'élisant au fauteuil 37, traditionnellement occupé par un ecclésiastique, où Girard succède au RP Carré. A quand une interprétation d'un tel niveau intellectuel par un non croyant ?